Née je
........Je n'aimais pas la neige. Je la trouvais fade comme un garçon sans conversation, froide comme une vieille femme aigrie, gênante comme un enfant capricieux, pesante comme une adolescente prépubaire jouant la femme, lointaine et indifférente comme un homme qui croit tout savoir. En bref, détestable. Elle m'énervait. Je me revois, dans mon salon, en plein mois de décembre, quelques années en arrière...
........Après les informations nationales présentées sur un ton monocorde par une journaliste dont les yeux couleur pluie tombaient sur ses pommettes faussement rosées, c'était l'heure de la météo. Un autre journaliste au crâne dégarni apparaissait alors sur fond de carte géographique et nous annonçait avec un grand sourire qu'arrivaient enfin les premières chutes de neige de la saison. Oubliés alors les déchirements politiques en Amérique ; évaporées les inondations dans le nord de la France ; volatilisée la nouvelle famine en Afrique ; délaissé le mystérieux tueur en série d'Allemagne. Le monde ne tournait plus qu'autour des trois pathétiques flocons qui tomberaient du ciel le lendemain matin. Je trouvais cela tellement absurde que ces quelques mots prononcés suffisent finalement à émerveiller la Terre entière, ou bien à ce que la Terre entière se complaise à faire semblant de l'être...
........Chez moi aussi, ces paroles avaient l'effet d'une bombe : mon père se levait brusquement du canapé sur lequel il était avachi une seconde auparavant et s'empressait d'appeler mon oncle pour préparer une « sortie ski » tandis que ma petite s½ur lui courait après en criant qu'elle voulait faire de la luge, ma grande s½ur regardait à travers la fenêtre avec un air rêveur et ma mère était ravie d'avoir enfin une bonne excuse pour s'acheter le manteau fourré qu'elle avait repéré depuis un moment. En bref, tout le monde y trouvait son compte, sauf moi.
........Après avoir passé une nuit à appréhender une journée que je devinais longue et fatigante, je me levais, comme chaque jour, pour aller à l'école. J'étais encore au collège, à cette époque. Je me refusais toujours, ces matins-là, à ouvrir les rideaux. J'espérais bêtement que peut-être les prévisions se seraient avérées fausse, même si je savais déjà, à entendre dans la chambre d'à côté les sautillements et autres applaudissements de ma petite s½ur, que l'homme au crâne dégarni ne s'était malheureusement pas trompé. Je me trouvais alors obligée d'enfiler trois couches de pulls plus irritants les uns que les autres, de mettre des sortes de bottes de montagne d'une mocheté incomparable – je m'en souviens encore – et d'enrouler une écharpe qui rendait mes cheveux électriques autour du cou. Je sortais ensuite, contrainte et forcée, sous l'intempérie et soupirais de voir tant de blanc sur les toits. Le vent me fouettait et certains flocons de neige me tombaient dans les yeux. J'avais froid comme jamais, faim de n'avoir pas eu le c½ur à manger au petit déjeuner et j'étais fatiguée d'avoir mal dormi. Mes cheveux me collaient à la peau, je n'arrivais plus à empêcher mes dents de claquer, mes doigts étaient rouges et semblaient ne plus vouloir se plier, mon ventre noué ne cessait de faire des bruits inquiétants et mes pieds étaient lourds comme du plomb. En plus, ils traînaient dans cette neige bien vite transformée en bouillie grisâtre qui éclaboussait et tâchait mon pantalon. Je me sentais moche et grosse, petite et insignifiante, mal à l'aise. Chaque pas qui m'éloignaient de ma couette me donnait envie de pleurer et à chaque mètre je devais faire un effort considérable pour me convaincre que ce cauchemar finirait à un moment ou un autre.
........Par contre, pour les gens autour de moi, ce n'était pas la même chose. Je me souviens en effet très nettement de ce sentiment de solitude, de cette certitude qui m'envahissait et me disait que personne ne me comprenait. J'étais la fille qui n'aimait pas la neige. En passant devant l'école maternelle, on remarquait les mères qui regardaient avec émerveillement leurs enfants, cachés sous des bonnets ridiculement colorés, qui essayaient d'attraper les flocons avec la langue. Les amoureux marchaient collés l'un contre l'autre, un air de tendresse niaise sur le visage, traçant leur chemin de leurs empreintes de pas mélangés. Même les chiens s'amusaient à se rouler dans les talus ou à creuser des trous pour dénicher un bâton, provocant ainsi les rires de leurs vieux propriétaires. Le bonheur était partout. Et cette surcharge d'énergie positive confrontée à mon mal-être passager me donnait tout simplement la nausée.
........Au collège, la bonne humeur générale était belle et bien présente. Mais pourquoi tout le monde se sentait-il obligé d'être heureux ? Pourquoi les pulls des autres ne les grattaient-ils pas ? Pourquoi n'avaient-ils pas honte de leurs énormes bottes et de leurs vieilles doudounes usées qui les faisaient ressemblaient à des boules de bowling sur pattes ? Etaient-ils tous immunisés contre le froid ? Tout cela était pour moi aussi incompréhensible qu'inexplicable et encore une fois je me sentais à part.
........En cours, au moins, j'étais au chaud - bien que j'aurais payé cher pour me trouver à l'extérieur quand chaque professeur ne pouvait s'empêcher de faire une réflexion joyeuse sur le temps. Seul l'un d'entre eux semblait ne pas apprécier plus que ça la météo du moment. Il s'agissait d'un homme divorcé, alcoolique soupçonné et surnommé « Gollum » à cause de sa démarche - vous savez comme les adolescents peuvent être cruels. C'est pourquoi le fait que son point de vue se rapproche du mien n'était pas pour me rassurer. De plus, travailler un jour d'enneigement n'était pas des choses les plus agréables. Les élèves étaient tous surexcités et à leurs bavardages s'ajoutaient le bruit lourd des Moon boots sur le carrelage et le crissement insupportable des anoraks contre les chaises. Les allées des salles étaient pleines de boue et de brindilles. Les tables se retrouvaient souvent mouillées, et mes cahiers avec. L'encre se dissipait sous l'eau et tâchait mes mains qui elles-mêmes tâchaient ma première couche de pull. Ca, par contre, je m'en fichais. Je priais même pour que les tâches soient indélébiles et, par conséquent, le pull irrécupérable.
........Puis venait l'heure des récréations. Récréations pendant lesquelles mes camarades bien aimés poussaient des cris sauvages en s'envoyant des boules de neige ramassée en hâte sur la première marche qui leur passait sous la main. Tout au long de la journée, la cour ressemblait de plus en plus à un champ de bataille. Je restais seule dans la salle de classe à me lamenter sur mon sort et à maudire le monde entier.
........Et le soleil invisible continuait de se décaler vers l'ouest et la neige continuait de tomber sur mes épaules sur lesquelles elle pesait pourtant déjà beaucoup. Je finissais ma journée dans l'état, décuplé, où je l'avais commencée. Je rentrais, bien décidée à ne plus jamais sortir de chez moi avant le printemps. J'avançais vite, faisant balancer mes livres noyés dans mon cartable trempé. La tête enfoncée dans mon écharpe, je distinguais tout de même les messages que quelques « rigolos » avaient écrit en grattant la neige sur les pare-brises des voitures. Perdue dans la multitude de signatures et autres déclarations d'amour, une phrase, à côté de laquelle était dessiné un sourire, m'avait frappée comme un coup en pleine figure : «Comment ne pas aimer la neige ? »
........Je m'étais arrêté au milieu du trottoir. C'était vrai, comment pouvait-on ne pas l'aimer ? Comment était-ce possible de haïr le bonheur ? Qui étais-je pour passer une journée entière à me plaindre ? Pour me moquer des gens heureux ? Etait-ce moi, finalement, cette vieille femme aigrie, cet enfant capricieux et cet homme qui croyait tout savoir ? J'enlaidissais le monde de ma mauvais humeur tout comme la neige enlaidissait mon propre monde. Je me rendais compte que moi aussi, j'étais comme elle, froide, fade, gênante, lointaine... J'étais détestable.
........Aujourd'hui, il neige, et je m'aime un peu plus.
Un concours perdu peut tout remettre en question. Et me voilà à tout relire, à tout examiner. Dois-je abandonner ? Et si tout ça, ça servait à rien ? Et si j'écrivais pour m'illusionner ? Et si je voulais me persuader que je suis capable d'écrire pour me donner une valeur que j'ai tant de mal à trouver ? Ce texte, je l'aimais, ce texte qui m'inspirait même pas, je l'aimais. Ce texte est nul, pas de style, c'est juste des mots et des fautes d'orthographe, c'est juste des lettres et des fautes de goût.
J . E ... G . R . I . B . O . U . I . L . L . E
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